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LE CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL

INTRODUCTION.

1.1 Contexte.

L’année 2010 fût une année importante pour la majeure partie des pays d’Afrique, car elle marquait pour eux l’année du cinquantenaire de leurs accessions à l’indépendance. En effet à la suite de la fin de la deuxième guerre mondiale, les pays vainqueurs du conflit mondial décidèrent pour prévenir le monde d’un tel conflit de créer une institution qui aurait pour fonction essentielle de maintenir la paix et la stabilité entre les Etats, et de promouvoir le développement et la coopération entre les Etats. Par le biais des résolutions 1514 et 1515 de l’assemblée générale des Nations Unies il fut solennellement décider que tous les peuples précédemment colonisés ont le droit à l’autonomie. Ces deux résolutions fondèrent le socle juridique et la légitimation des revendications indépendantistes. Dès 1957, en Afrique les colonies commencèrent à accéder aux indépendances. L’année 1960 fût proclamée année de la décolonisation de l’Afrique car cette année, presque tous les Etats africains accédèrent à l’indépendance. Toutefois, force est de constater que si les luttes pour l’indépendance opposaient le colonisateur (européen) aux colonisés (africains et asiatiques), après les indépendances, l’Afrique connue une nouvelle forme de guerre d’indépendance : celle qui oppose l’africain à l’africain. Qualifiée par certains de guerre pour l’indépendance, et par d’autres de guerre sécessionniste, ces conflits armés déchirèrent les pays nouvellement indépendants et furent à la limite plus brutale et meurtrière que ceux qui les ont précédés. On vit ainsi apparaitre ce type de guerre pour « l’indépendance » au Nigeria avec le mouvement Biafra, en Angola avec les indépendantistes du Cabinda, en Ethiopie avec le mouvement de l’Erythrée, au Zaïre avec le mouvement Katangais, au Soudan avec le mouvement de libération du Soudan du sud et enfin au Maroc avec le mouvement sahraouis qui est l’objet de notre travail. Tous ces conflits n’ont pas connus le même succès et certains jusqu’à nos jours continuent de générer des tensions au sein du continent : la guerre d’indépendance du Sahara Occidental est de ceux-là.

1.2. Présentation et définition. Le Sahara Occidental est une bande de terre désertique située le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie. Constitué en majeur partie de tribus nomades, le Sahara Occidental est faiblement peuplé du fait de la rareté des ressources que l’on y trouve. La géopolitique est une discipline académique qui se fixe pour objet l’explication des conflits dans le monde par l’utilisation de données issues de la géographie, de l’histoire, de la science politique et de l’économie. L’analyse géopolitique du conflit au Sahara Occidental va nous fournir les clés qui nous permettront de comprendre le pourquoi et le comment du comportement des acteurs au conflit.

1.3 Objectif et méthodologie. Le cours de géopolitique des conflits vise à fournir aux étudiants de Paix et Développement les outils conceptuels qui leur permettront de comprendre les dynamiques qui sous-tendent les conflits dans le monde et en Afrique en particulier. En effet par le biais de l’étude des différentes théories de géopolitique, l’étudiant sera capable :

- d’identifie les type de conflits et les objectifs de ces conflits

- de repérer les germes des futurs conflits dans le monde à travers les théories de géopolitique élaborées

- de comprendre pourquoi les différentes méthodes de résolutions des conflits échouent à mettre fin aux conflits dans le monde.

Dans le cadre de cet exposé sur l’analyse du conflit au Sahara Occidental, plusieurs angles d’analyse s’offrent à nous : on peut en effet utiliser l’approche de Mac KINDER et sa théorie du Heartland pour expliquer le conflit, ou encore s’appuyer sur l’école allemande de géopolitique et la théorie de l’espace vitale. En ce qui nous concerne, nous allons aborder l’analyse du conflit au Sahara Occidental en nous appuyant sur la théorie de Mac KINDER et l’approche du Heartland. En effet, il nous a semblé évident que si le conflit au Sahara Occidental est né et perdure jusqu’à nos jours c’est à cause de cette approche développée par Mac KINDER.

TITRE 1 : LES ORIGINES ET LES ACTEURS DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

Parler des origines et des acteurs du conflit au Sahara Occidental revient à faire une remontée génésique aux sources mêmes des conflits en Afrique post colonial (A), tandis que parler ou faire une typologie des acteurs du conflit au Sahara Occidental reviendra à faire une distinction entre les acteurs directs et les acteurs indirects du conflit au Sahara Occidental (B). Une fois présenté les origines et les acteurs du conflit au Sahara Occidental, nous allons faire une présentation de son déroulement (C).

A-/ LES ORIGINES DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

On peut distinguer selon que l’on se projette dans un passé proche ou lointain de l’histoire des origines lointaines (1) et des origines immédiates (2).

1-) LES ORIGINES LOINTAINES.

La majorité des conflits en Afrique post colonial furent des conflits ethniques et territoriaux, ce qui veut dire que les causes de ces conflits se trouvent dans le partage du continent lors de la conférence de Berlin de 1884. En effet, lors de ce congrès, le continent fut partagé comme un vulgaire gâteau entre les puissances occidentales. Ce partage eut pour conséquence de mettre au sein d’un même territoire des populations d’origines différentes et parfois mêmes qui sont en conflits ouverts. Les conflits en Afrique post colonial viennent donc de la nature même de la construction des Etats en Afrique noire, construction qui fut faite en sautant l’étape de la construction de la nation avant celle de l’Etat. Ce qui fait qu’une fois le colonisateur parti, ce qui faisait ou fondait le socle de « l’unité nationale » disparut et les différents apparurent au grand jour.

Toutefois, la conférence de Berlin ne peut pas être la seule et unique cause des conflits en Afrique. En effet, si ce n’était que du fait de ce partage du continent, comment expliquer la relative stabilité qu’a connue certaine colonies alors que d’autres furent déchirées par des conflits plusieurs années après la colonisation. Cela nous amène à poser l’hypothèse que le mode de gestion de la colonie par le colonisateur est aussi l’une des sources lointaines des conflits en Afrique post colonial. En effet, en fonction du mode de gestion mis en place par le colonisateur, les conflits dans les Etats post coloniaux seront plus ou moins mieux gérés.

2-) LES ORIGINES IMMEDIATES.

Les conflits en Afrique post colonial trouvent leurs sources à deux niveaux : les processus de décolonisation de la colonie et la charte de l’Organisation de l’Unité Africaine.

Les processus de décolonisation en Afrique jouent un rôle important dans l’émergence des conflits en Afrique post colonial. En effet, si l’on s’en tient au cas du Sahara Occidental, le processus de décolonisation du Maroc joue un rôle important dans la compréhension du conflit au Sahara Occidental. En effet, si le Maroc avait eu un processus de décolonisation qui n’avait pas fragilisé ses institutions et mis en péril son unité nationale, il est évident que le conflit au Sahara Occidental aurait eu non seulement une autre tournure mais aurait connu une autre fin. Le processus de décolonisation chaotique du Maroc mis en place par la France la puissance colonisatrice, ébranlât le Maroc dans ses fondations historiques, sociales et mêmes religieuses de telles enseignes que le conflit au Sahara Occidental fut inévitable. Inévitable dans le sens où dès l’instant où les velléités nationalistes émergèrent dans cette partie du Royaume du Maroc, il fut clair que la réponse du Maroc ne pouvait être que la violence.

La réponse violente du Maroc trouvait de plus un appui juridique, qui se fondait sur le sacrosaint principe de l’intangibilité des frontières issues de la colonisation mis en place par l’Organisation de l’Unité Africaine. En effet, d’après ce principe, les frontières laissées par le colonisateur ne devaient pas faire l’objet de contestation de la part des pays nouvellement indépendant. Ce principe visait à limiter les conflits frontaliers entre pays africains. Si l’objectif visé par ce principe fut atteint, il eut pour corollaire de créer plutôt des conflits ethniques à tendance sécessionniste au sein des Etats nouvellement indépendant. Le conflit au Sahara Occidental est à mettre dans cette catégorie de conflit : un conflit qui trouve ses sources directes dans l’ethnie, la tribu. Les populations originaires du Sahara Occidental ne se sentaient en rien lié au Royaume du Maroc, ils ne se sentaient pas marocains.

B-/ LES ACTEURS DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

Un conflit ouvert implique la présence d’au moins deux protagonistes visibles, mais très souvent dans un conflit, la prise en compte des seuls protagonistes visibles ne permet pas une véritable saisie des acteurs au conflit. Si l’on s’en tient à l’origine latine du mot acteur qui vient d’actore qui signifie agir, un acter est toute personne qui agit sur le cours d’une histoire. Ce qui fait que dans le cadre du conflit au Sahara Occidental, on peut distinguer des acteurs directs (1) et des acteurs indirects (2).

1-) LES ACTEURS DIRECTS DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

Le Royaume du Maroc. Encore appelé royaume chérifien, le Maroc est une monarchie islamique au sein de laquelle le Roi est à la fois chef de l’Etat et commandeur des croyants. Situé dans le Maghreb, le royaume du Maroc est en grande partie traversé par le désert du Sahara. Il fut une colonie française qui acquit son indépendance dans les années 1960 comme presque toutes les colonies françaises d’Afrique. Le royaume du Maroc à son accession à l’indépendance se trouva confronté à des crises multiples qui mettaient en péril la structure hiérarchique du royaume et le fondement même de la monarchie. Le comportement du royaume du Maroc en tant qu’acteur du conflit au Sahara Occidental n’est compréhensible que dans la mesure où est pris en compte la nécessité pour la monarchie en place de se montrer forte et capable de préserver l’unité du royaume chérifien.

La République araba sahraoui démocratique. Il s’agit de l’Etat que les sahraouis fondirent et qui selon eux est leurs pays. Elle est constituée en grande partie des descendants d’un peuple de fiers conquérants venus du désert et qui se coupèrent très tôt de la domination des almoravides qui constituaient la monarchie au Maroc, ce qui explique le pourquoi de l’absence de contrôle du Maroc sur cette portion du désert. Son chef historique est le Cheikh Malainîn, qui dans les années 1900 lançât une conquête sur le royaume du Maroc, conquête qui échouât, mais il fut suivi dans cette tentative par son fils Cheikh Ahmed Al Haïba surnommé par les militaires et les politiques français le « sultan bleu », qui s’imposa dans tout le Sud du Maroc et, sans l’intervention de l’armée française, aurait conquis tout le royaume rééditant l’épopée almoravide. Le sultan bleu a été stoppé par l’armée française dans sa marche sur Fès le 23 juin 1910. A la suite de ce revers militaire, les descendants du « sultan bleu » se scindèrent en deux groupes, l’un rejoignant le Maroc et l’autre restant dans le Sahara.

Il est donc évident que dès l’origine, le Sahara Occidental et le Royaume du Maroc représente deux entités étatiques distinctes.

2-) LES ACTEURS INDIRECTS DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

S’il est vrai que le Royaume du Maroc et la République arabe sahraoui démocratique sont les principaux protagonistes engagées dans le conflit au Sahara Occidental, l’Algérie et la Mauritanie joue aussi un rôle important dans le conflit au Sahara Occidental.

La République Islamique d’Algérie. Le dossier du Sahara a en effet toujours représenté un enjeu de politique intérieure en Algérie. On peut d’ailleurs l’observer à travers l’attitude du Président algérien Abdelaziz Bouteflika, qui après son élection très controversée à la tête de l’État algérien, il s’est clairement exprimé en faveur de «l’autodétermination et l’indépendance totale du peuple sahraoui».

La réémergence de la Mauritanie. Les Sahraouis ont une grille de lecture précise de l’enjeu que peut représenter leur combat et tirent souvent les leçons du statu quo actuel. Ceux qui ont fait le choix de rester à Tindouf se raccrochent désespérément à un tuteur dont ils n’attendent plus grand chose et feignent d’espérer un ultime recours auprès de ceux qui, au sein de la classe dirigeante algérienne, pourraient les soutenir: ceux-là cherchent à tout prix l’indépendance du Sahara et soutiennent le Polisario. Mais, depuis quelques années, les Sahraouis de Tindouf s’installent massivement en Mauritanie. La porosité de la frontière algéro-mauritanienne permet des passages de plus en plus fréquents : officiellement, ces Sahraouis déclarent vouloir rendre visite à des membres de la famille installés en Mauritanie. D’une part, ce pays est relativement neutre et, quoi qu’il en soit, ne correspond pas à l’ennemi de la veille. D’autre part, cette proximité permet une fluidité des flux et des identités, qui n’obligent pas à des choix définitifs. Les Sahraouis qui optent pour la Mauritanie font preuve de la même volonté d’affirmation identitaire que ceux qui restent à Tindouf, non pas quant à une indépendance qui leur paraît irréalisable, mais dans leur identité : en s’installant en Mauritanie, ils renoncent à leur militantisme pour l’indépendance de la RASD, mais ils demeurent des Delimi, des Tekna, des Ahl Ma El Aïnin ou des membres de tout autre tribu.

L’analyse des origines du conflit au Sahara Occidental nous révèlent que ce conflit trouve ses sources dans de vieilles rancœurs et querelles, mais aussi qu’il est le fruit d’une décolonisation mal construite du continent africain. Quant à l’analyse des acteurs du conflit au Sahara Occidental, elle nous révèle que si le Maroc et la RASD sont les principaux protagonistes au conflit, les Etats voisins que sont l’Algérie et la Mauritanie joue un rôle important dans le déroulement du conflit ne serait-ce que par le soutien qu’il apporte de manière directe ou indirecte aux parties engagées dans le conflit. Cette étape de la présentation du conflit au Sahara Occidental étant faite, nous allons maintenant retracer les grandes lignes de ce conflit.

C-/ LE DEROULEMENT DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

Si dans le droit international moderne, des précédents historiques étaient susceptibles de justifier, une revendication d’un peuple sur un autre, c’est le peuple sahraoui qui pourrait le faire à l’encontre du Maroc, mais non le contraire. Or, la seule revendication du peuple sahraoui et de son représentant reconnu par les Nations unies, le Front Polisario, est d’être maître de son destin sur son territoire. Il n’empêche que les faits qui viennent d’être mentionnés pèsent lourds sur les appétits actuels du Maroc qui voulant, soit inconsciemment se venger, soit oublier en les sublimant, des temps historiques peu favorables à ses thèses, a tenté et tente encore d’imposer au monde l’idée que le Sahara occidental est une partie du Maroc. Cette histoire pèse lourd aussi sur l’attitude de la France officielle qui, d’une part, semble encore se sentir des devoirs à l’égard du Maroc dans le prolongement du protectorat qu’elle y exerçait naguère, et d’autre part, continue à avoir une attitude de quasi hostilité à l’égard du peuple sahraoui qui a affronté à maintes reprises son armée lorsque celle-ci faisait la conquête de la Mauritanie et du Maroc. À cette époque, le Sahara occidental était officiellement une colonie espagnole et on peut s’étonner du rôle joué sur ce territoire par l’armée française qui y fit de nombreuses incursions, allant même jusqu’à détruire la célèbre bibliothèque de Cheikh Malainîn et ses 5 000 manuscrits. Lors de troubles intervenus au Sahara occidental en 1957 - 1958, l’armée française engagea une nouvelle fois, des forces importantes au côté de l’Espagne pour aider cette dernière à rétablir l’ordre colonial. C’est la célèbre opération écouvillon qui, comme son nom l’indique, entreprit, au prix de nombreuses victimes « collatérales » et d’un grand nombre de réfugiés, de nettoyer le Sahara espagnol. 1910 - 1913, 1934 - 1936, 1957 - 1958 représentent des temps forts d’un engagement de l’armée française à l’encontre du peuple sahraoui, dans des zones ne relevant pas directement de l’exercice du pouvoir colonial qu’elle s’était octroyée.

La guerre d’Algérie avait éclaté… et dans toute l’Afrique, les peuples accédaient à l’indépendance ou luttaient pour l’obtenir. C’est dans ce contexte qu’a été votée le 14 décembre 1960, la résolution 1514 des Nations unies concernant l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux. Le lendemain, l’Assemblée Générale des Nations unies a adopté une résolution 1541 sur les territoires non autonomes. Le Sahara occidental a été inscrit par les Nations unies sur la liste des territoires non autonomes dotés du droit à l’autodétermination. En 1964 et 1965, les résolutions votées ont demandé à l’Espagne de procéder à la décolonisation des territoires qu’elle occupait. En 1966, par la résolution 2229 du 20 décembre 1966, l’Assemblée Générale des Nations unies a invité l’Espagne à permettre à la population autochtone du Sahara espagnol, d’exercer son droit à l’autodétermination au moyen d’un référendum et exigé le retour immédiat des émigrés dans leur pays. Le mot autochtone n’a pas été mis au hasard dans une résolution minutieusement élaborée et négociée. Avant même donc le premier congrès constitutif du Front Polisario (10 mai 1973), l’Assemblée Générale des Nations unies s’était prononcée en faveur de l’autodétermination des populations autochtones du Sahara espagnol qui devait s’exercer au moyen d’un référendum. Quand les résolutions des Nations unies ont été adoptées, le Maroc revendiquait officieusement depuis 1956, à travers Allal Fassi (le leader du parti marocain de l’indépendance), le Sahara occidental, la Mauritanie, une partie de l’Algérie et du Mali et officiellement, par la voix de Mohamed V en 1958, un « grand Maroc » tout à fait mythique. Louis XIV contrôlait les agitations et les impatiences de sa cour, en occupant princes et courtisans par les activités du paraître. Hassan II invitera le Maghzen à rêver de conquêtes territoriales. Du coup, le Maroc mettra 9 ans à reconnaître la Mauritanie, 10 ans à établir avec elle des relations diplomatiques et il provoquera en octobre 1963, une guerre des sables dans la région de Tindouf, peu après l’accession à l’indépendance de l’Algérie.

L’Espagne essaiera divers subterfuges, dont une tentative d’autonomie interne, pour retarder le référendum. Le 21 août 1974, à la fois en raison des pressions internationales mais surtout parce qu’elle n’arrivait plus à contenir les actions du Front Polisario, l’Espagne annonça son projet d’organiser un référendum au début de 1975. Hassan II fera aussitôt connaître son opposition à ce que le référendum comporte l’option de l’indépendance. Pour impressionner l’Espagne, il masse 2 000 soldats le long des frontières du Sahara. Du 1er septembre au 30 novembre 1974, l’Espagne effectue le recensement de la population et dénombre 73 497 Sahraouis. Dans une mise en scène dont il avait le secret, Hassan II, prenant conscience que les Nations unies et l’Espagne étaient décidées à procéder à un référendum qui conduirait fatalement à l’indépendance, s’emploiera à gagner le temps qui lui est nécessaire pour préparer l’invasion armée du Sahara. Pendant que l’Espagne recense la population, il sollicite l’arbitrage de la Cour Internationale de Justice de La Haye. Conséquence immédiate, il est demandé à l’Espagne, par les Nations unies, de surseoir au référendum en attendant l’avis de la Cour Internationale de Justice. Soucieuse de s’informer à la source, le comité spécial de décolonisation mandate une mission d’enquête des Nations unies au Sahara occidental, en Algérie, en Mauritanie, au Maroc et en Espagne (qui se déroule du 8 mai au 2 juin 1975).

Avertie des conclusions de la mission avant la publication du rapport, l’Espagne continue les préparatifs du référendum et le 9 septembre 1975, une rencontre secrète entre le Ministre espagnol des Affaires étrangères et le Secrétaire général du Front Polisario pour décider des modalités pratiques d’organisation du référendum, a lieu à Alger. La mission d’enquête des Nations unies publie son rapport le 15 octobre 1975. Elle estime que l’Assemblée Générale doit prendre les mesures nécessaires pour permettre aux populations de décider de leur avenir en toute liberté et dans une atmosphère de paix et de sécurité. Autrement dit, elle valide le plan Waldheim, du nom du Secrétaire Général de l’époque, prévoyant l’envoi de casques bleus en nombre suffisant pour assurer la sécurité des populations et la constitution d’une commission de l’ONU chargée de préparer l’organisation du scrutin. Le lendemain, 16 octobre 1975, la Cour Internationale de Justice de La Haye publie son rapport, dont la conclusion est qu’elle n’a pas constaté l’existence de liens juridiques de nature à modifier l’application du principe d’autodétermination. En un an, le Maroc a eu le temps de préparer l’invasion du Sahara. Dans les heures qui suivent la publication de l’avis consultatif de la Cour Internationale de Justice, Hassan II annonce la mise en route de la fameuse marche verte de 350 000 personnes (dont beaucoup de militaires) devant traverser la frontière du Sahara occidental.

L’opération brouillage a réussi, car avant que l’Assemblée Générale des Nations unies ait pu examiner le rapport de la mission d’enquête et l’avis consultatif de la Cour de La Haye, les troupes marocaines entrent au Sahara occidental où elles sont combattues par les forces du Polisario.

À Madrid où Franco agonise, on prend peur. Le gouvernement signe à la hâte un accord avec le Maroc et la Mauritanie où l’Espagne transfert des pouvoirs administratifs sur un territoire qu’elle a occupé mais sur lequel elle n’a aucun droit. C’est l’exil, c’est la guerre pour une partie importante du peuple sahraoui. La République arabe sahraouie est proclamée le 27 février 1976. La vie s’organise de façon remarquable dans les camps de réfugiés. L’armée sahraouie triomphe sur le terrain et les observateurs extérieurs estiment qu’en 1980, elle était en situation de l’emporter, contrôlant déjà 90% du territoire. Le front mauritanien était tombé et un accord de « paix définitive» avait été signé entre la Mauritanie et le Front Polisario. Le dossier avançait du côté de l’O.U.A. où la R.A.S.D. est en mesure, dès juin 1980, de demander officiellement son admission. Le Maroc réagit bruyamment et menace de quitter l’organisation. En septembre 1980, le comité ad hoc de l’O.U.A.

sur le Sahara occidental recommande un cessez-le feu avant la fin de l’année et un référendum organisé sous l’égide de l’O.U.A. Le Maroc s’oppose à tout. En novembre 1980, l’Assemblée Générale des Nations unies adopte une résolution réclamant la fin de l’occupation marocaine et l’ouverture de négociations entre le Maroc et le Front Polisario. Alors qu’il est en train de perdre sur le terrain diplomatique et militaire, Hassan II réaffirme à son peuple, lors du discours du trône de mars 1981, que « l’affaire du Sahara est close ». Cet optimisme s’explique car le Maroc, comme pendant la période du protectorat, a trouvé le renfort d’une assistance technique militaire de forces armées expérimentées, au sein desquelles les conseillers français jouent les premiers rôles. Pour sauver le Maroc d’une défaite annoncée, une stratégie « des murs » destinée à repousser le Front Polisario hors de la zone où se trouvent les villes et les ressources exploitables est inventée. Et le 2 mars 1981, le premier tronçon du mur est inauguré. De mars 1981 à avril 1987, six murs seront construits, assurant en plein désert une ligne de défense de 2 000 kilomètres, faisant ainsi passer la superficie totale du Sahara occidental sous occupation marocaine de 10 à 65 %. Malgré la sophistication des murs équipés de systèmes électroniques de pointe, la stratégie des murs mobilise 120 000 soldats, les 2/3 de l’armée marocaine, ce qui expose le Maroc a une très grande vulnérabilité à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues. À côté de la stratégie des murs, le Maroc veut faire tomber le nouveau régime mauritanien où une tentative de coup d’état est déjouée le 16 mars 1981.

La diplomatie marocaine, soumise aux pressions de ses amis occidentaux, pratique alors la douche écossaise, avançant des concessions dont elle dénature le sens aussitôt. Au sommet O.U.A. de Nairobi le 26 juin 1981, le Roi accepte la tenue d’un « référendum contrôlé ». Et le 2 juillet, il apporte une précision en affirmant que le référendum sera «confirmatif » et non « d’autodétermination ». Enfin, il déclare, et c’est important aujourd’hui, que les chiffres donnés par le recensement espagnol de 1974 doivent constituer une base pour l’élaboration du corps électoral et refuse bien entendu tout retrait des troupes et de l’administration marocaines du Sahara. Le 5 juillet 1981, le Ministre des Affaires étrangères du Mali, s’exprimant au nom du comité de mise en œuvre de l’O.U.A., riposte en indiquant que c’est au comité et à lui seul de déterminer les modalités concrètes de la mise en œuvre du référendum au Sahara occidental.

En février 1982, une délégation de la RASD siège en tant que 51e membre de l’O.U.A. Le Maroc quitte alors la réunion. Le 29 mars 1982, le Front Polisario inaugure sa représentation officielle à Paris, autorisée par le gouvernement français le 2 février 1982. En avril 1983, l’Algérie facilite une rencontre entre trois hauts responsables de Rabat et trois hauts responsables du Front Polisario. En juin 1983, la conférence des Chefs d’État de l’O.U.A. demande « aux parties en conflit, d’entreprendre des négociations directes, en vue de parvenir à un cessez-le-feu pour créer les conditions nécessaires à un référendum équitable et pacifique pour l’autodétermination du peuple du Sahara occidental, sous les auspices de l’O.U.A. et des Nations unies ». Le 12 novembre 1985, afin d’échapper aux pressions de l’O.U.A. et ne pouvant se résoudre à accepter la présence de la RASD au sein de l’organisation, le Maroc se retire avec fracas de cette instance régionale à l’égard de laquelle il profère des insultes fort éloignées du langage diplomatique. De l’O.U.A. dont la fonction est pourtant de régler les problèmes régionaux, le dossier repasse à l’O.N.U. Dans leur résolution du 2 décembre 1985, les Nations unies invitent le Président de l’O.U.A. et le Secrétaire général de l’O.N.U. à « exercer tous les efforts afin de persuader les parties de négocier les termes d’un cessez-le-feu et les modalités de l’organisation du dit référendum ». Les termes sont clairs, le cessez-le-feu est directement lié à l’organisation du référendum. Le Secrétaire général de l’O.N.U., Javier Pérez de Cuellar consulte les parties, entame un processus de « bons offices » pour trouver une issue au conflit. En mars 1987, la presse algérienne mentionne l’implication du Ministre marocain de l’intérieur dans une tentative d’attentat contre le Secrétaire Général du Front Polisario. La suite des événements est mieux connue car elle est toujours en cours. À la suite de nombreuses tractations, le 11 août 1988, le Secrétaire général des Nations unies présente à New York, en présence du Ministre des Affaires étrangères du Mali représentant l’O.U.A., du Ministre des Affaires étrangères du Maroc et du représentant du Front Polisario, une « proposition de règlement » qui implique un cessez-le-feu et la tenue d’un référendum. Les parties sont invitées à donner leur accord avant le 1er décembre 1990. Le 30 août 1988, les deux parties acceptent ces propositions de règlement. Le climat international et régional étant à la détente, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, la Libye et la Mauritanie signent, le 17 février 1989, l’acte constitutif de l’Union du Maghreb Arabe. Le 29 avril 1991, le Conseil de Sécurité donne son accord à l’établissement de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un Référendum au Sahara occidental (Minurso).Tout paraît indiquer que le plan de règlement est enfin en route. Jugeant la crédibilité et la responsabilité des Nations unies engagées pour l’organisation du référendum, le Front Polisario accepte l’entrée en vigueur du cessez-le feu le 6 septembre 1991.

Le 8 novembre 1991, le Secrétaire Général Javier de Cuellar refuse les recommandations de la commission d’identification du corps électoral. Les observateurs estimeront que le rapport de la commission avait été rejeté car il ne correspondait pas aux intérêts du Maroc puisqu’il préconisait de s’en tenir de façon exclusive au recensement espagnol. Soupçon que la nomination de Javier de Cuellar, en janvier 1993, comme vice-président d’une importante société marocaine viendra étayer. Le représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies pour le Sahara occidental, l’Ambassadeur suisse Johannes Manz démissionne, le 1er janvier 1992, pour protester contre la nouvelle « marche verte » insidieuse engagée par le Maroc qui, en transférant un grand nombre de ses ressortissants au Sahara occidental, procède à une colonisation de peuplement.

De 1992 à 1997, on s’agite mais rien de sérieux ne se passe pendant la période Boutros Boutros Ghali dont l’amitié avec les autorités du Maroc était ancienne. La nomination de Kofi Annan le 1er janvier 1997 paraît permettre de sortir de l’immobilisme. Il nomme James Baker, ancien secrétaire d’État américain, comme son envoyé spécial au Sahara le 17 mars 1997. Dès le 16 septembre 1997, James Baker annonce qu’après trois jours de négociations à Houston (Texas), le Maroc et le Front Polisario se sont mis d’accord sur le « code de conduite» à observer lors du référendum. Les deux parties reconnaissent l’autorité de l’O.N.U. durant la période de transition devant permettre d’organiser un référendum transparent, libre et équitable. Tout est prévu, l’identification des votants, le cantonnement des forces militaires respectives, la libération des prisonniers et des détenus politiques ainsi que le rapatriement des réfugiés. James Baker précise lors d’une conférence de presse que le chiffre de l’électorat s’élèvera environ à 80 000 électeurs. Ensuite commence le laborieux travail de l’identification des votants. Une véritable guerre des nerfs est engagée par le Maroc à l’égard de la Minurso pour brouiller et noyer les procédures d’identification puis, comme les listes ne lui paraissent pas favorables, pour empêcher leur publication. Au fur et à mesure que les obstacles apparaissent, et malgré les concessions faites par le Polisario, la date du référendum est chaque fois repoussée.

Hassan II meurt le 23 juillet 1999 et il est espéré que son fils, Mohamed VI, qui a participé aux rencontres avec le Front Polisario, sera plus compréhensif, plus ouvert à la démocratie. Il fait illusion quelque temps en prenant des mesures susceptibles de lui attirer la sympathie de l’Occident. Dans son rapport du 6 décembre 1999, le changement d’attitude de Kofi Annan est amorcé lorsqu’il affirme que « la perspective d’organiser le référendum dans un délai raisonnable, au lieu de se rapprocher s’est encore éloignée ». Le 17 février 2000, il va plus loin en relevant que « la situation suscite de véritables inquiétudes et amène à se demander si une mise en œuvre ordonnée et consensuelle du plan de règlement et des accords adoptés par les deux parties sera possible ». En juillet 2000, Kofi Annan évoque l’hypothèse d’une « solution intermédiaire ». Et puis c’est l’incroyable rapport du Secrétaire général du 20 juin 2001 proposant la solution marocaine, sans même avoir l’air d’y changer une virgule. C’est ensuite le rapport du 10 janvier 2002 qui, en raison des réactions apparues au Conseil de Sécurité lors de la discussion du précédent rapport, ne propose plus rien de concret mais laisse entendre qu’une solution de compromis est toujours recherchée.

Pourquoi les Nations unies ont-elles manqué de courage et continuent à en manquer ? Ailleurs, elles ont imposé des référendums dans des conditions qui étaient au moins aussi difficiles, en Namibie, au Timor. Dans d’autres lieux encore, elles ont amorcé des processus de paix en entrant directement dans la guerre comme en Bosnie, au Kossovo, etc. Très certainement parce que le Sahara occidental a été, au moment de la guerre froide, considéré comme un enjeu stratégique.

TITRE 2 : LES CAUSES ET LES ENJEUX DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

Répondre à la question du pourquoi le conflit au Sahara Occidental n’a pas jusqu’à nos jours trouvé une solution pacifique ou militaire revient à analyser les causes et les enjeux qui sous-tendent ce conflit. En effet, seule une analyse profonde des causes (A) qui ont données naissance à ce conflit, et à l’analyse des enjeux qui maintiennent ce conflit dans la durée (B).

A-/ LES CAUSES DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

Comme nous l’avons souligné plus haut, les causes du conflit au Sahara Occidental sont diverses. On peut citer des causes historiques comme les luttes perpétuelles entre les populations sahraouies et celles du Maroc, des causes culturelles, bref une multitude de causes peuvent être invoquées pour justifier et expliquer le pourquoi du conflit au Sahara Occidental. Une analyse des causes du conflit au Sahara Occidental se fera donc par l’analyse des causes historiques du conflit (1) et par l’analyse des causes politiques (2)

1- LES CAUSES HISTORIQUES DU CONFLIT.

Le conflit du Sahara constitue un des plus anciens conflits non résolus. Ses origines sont liées à l’héritage colonial et aux disputes sur le tracé des frontières sahariennes qui ont accompagné les indépendances de l’Algérie et du Maroc. Auparavant, Mokhtar Ould Daddah avait revendiqué ce territoire peuplé de tribus nomades en mettant en avant leur communauté ethnique avec les populations mauritaniennes. En 1957, des Sahraouis de l’Armée de Libération du Maroc du Sud (ALM) attaquent les troupes espagnoles dans la région de Tarfaya, provoquant, en février 1958, l’opération Écouvillon associant la France et l’Espagne et visant à mettre un terme à l’insurrection. Dans le même temps, Mohamed V affirmait sa «volonté de poursuivre son action pour la restitution du Sahara au Maroc ». En 1960, la résolution 1 514 qui reconnaît le droit des peuples à l’autodétermination est adoptée par l’Organisation des Nations Unies (ONU) et en 1963, la charte de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) engage ses membres à respecter l’« intangibilité des frontières coloniales ». Le Maroc rejette alors cet article.

Un an après, en 1975, au lendemain de la mort du Général Franco, l’Espagne évacue le Sahara, provoquant une mainmise marocaine sur ce territoire. Depuis, les deux protagonistes officiels dans ce conflit, Maroc et Front Polisario, se disputent la souveraineté de ce territoire. Leurs fondements juridiques sont diamétralement opposés. Alors que Rabat se réfère aux «droits historiques » pour plaider le maintien de la délimitation des frontières en vigueur avant la décolonisation, le Front Polisario s’appuie sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

2- LES CAUSES POLITIQUES DU CONFLIT.

Cette lutte pour la souveraineté d’un territoire aux frontières floues, peuplé par des populations nomades assez partagées sur les revendications à formuler paraît alors banale. Son inscription dans le temps s’explique en très grande partie par l’instrumentalisation de ce conflit qui est devenu progressivement un enjeu de politique intermaghrébine d’abord, puis une pomme de discorde à l’intérieur des pays concernés et intéressés. Pour l’Algérie, qui n’a pas de revendications officielles sur le Sahara, ce conflit a toujours représenté un véritable enjeu de politique intérieure, les généraux cherchant à consolider leur pouvoir par une surenchère nationaliste. Dans un premier temps, ce conflit a profité à chacun des pays limitrophes du Sahara pour consolider leurs jeunes Etats. Cette guerre, meurtrière jusqu’au début des années 1980, s’est aussi révélée être un formidable moyen pour le Maroc de faire l’union autour du trône et de renforcer une légitimité largement entamée par les crises des premières années de la décennie 1970 marquée par des émeutes, des grèves ouvrières et estudiantines, et deux coups d’État perpétrés par l’armée contre la personne du roi. L’engagement de Rabat dans ce conflit a alors permis au monarque d’envoyer au Sahara une armée remuante. Le Maroc refuse alors toute négociation sur cette zone dont il proclame le caractère marocain au nom de son « intégrité territoriale ». Cependant, le Front Polisario, nouvel acteur qui apparaît sur la scène régionale à travers la revendication de son indépendance et de son identité propre inflige de sérieux revers aux Forces Armées Royales (FAR). En 1981, Hassan II accepte alors le principe d’autodétermination, tout en cherchant à faire évoluer le rapport des forces, notamment par la construction de murs de défense protégeant les zones riches en phosphates et habitées, des incursions du Front Polisario. Le Maroc transformait ainsi une guérilla qui profitait au protagoniste sahraoui qui avait la maîtrise du terrain, en une guerre d’usure, tout en inscrivant le différend dans le droit international.

En optant pour une autre stratégie militaire et politique, le souverain marocain pensait, à terme gagner la partie. En 1988, deux événements majeurs le confortent dans ce sentiment. D’une part, après 12 ans d’interruption, le gouvernement algérien rétablit ses relations diplomatiques avec le Maroc. D’autre part, la direction du Front Polisario traverse une crise en raison de la mainmise des Reguibat sur les autres tribus ; nombre de Sahraouis de Tindouf quittent alors le Front Polisario et rallient le Maroc, répondant à l’appel du roi à « rejoindre la patrie clémente et miséricordieuse ». Dans la logique de ce conflit, la « clémence » du roi est empruntée à une tradition sultanienne selon laquelle, le royaume est composé de tribus et le territoire s’agrandit au rythme des allégeances faites au souverain. Mais, ce faisant, le Maroc enlevait à son conflit son aspect universel et l’insérait, par le biais de l’intégration des populations du Sahara au Maroc dans une politique d’aménagement du territoire et de régionalisation.

Dès lors, nous nous trouvions face à deux logiques l’une internationale avec l’accord donné par les deux parties y compris le Maroc sur la tenue d’un référendum en vue de régler le conflit, et l’autre interne qui consiste à intégrer le territoire du Sahara et sa population, notamment par une politique attractive de ceux qui se trouvent à Tindouf. Pour ces derniers, leurs choix s’expliquent par les configurations régionales et dans une moindre mesure internationale qui ne leur permettent plus de croire en l’avenir d’un État sahraoui et préfèrent se mettre au service du Maroc. Dans la plupart des cas, ils représentaient des opposants politiques au mouvement au sein duquel ils ont milité.

Si le conflit au Sahara Occidental trouve des justifications historiques et politiques, il n’en demeure pas moins vrai qu’il recèle aussi des enjeux.

B-/ LES ENJEUX DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

La géopolitique a toujours eu pour ambition de trouver une explication logique aux conflits armées dans le monde. Elle partait du postulat simple que les humains étant des êtres raisonnables, ils ne pouvaient pas entrer dans une guerre sans une raison valable t vitale qui les y poussaient. Cette volonté d’explication des conflits a conduit à de nombreux paradigmes des relations internationales qui elles-mêmes ont conduit à de nombreuses théories de géopolitique. On a ainsi eu la théorie d’A.T MAHAN qui postulait «l’hégémonisme naval» comme source des conflits, la pensée de Mac KINDER et le «HEARTLAND», et l’école allemande de Rudolf KJELLEN caractérisée par la recherche d’une volonté de puissance.

Toutes ces théories peuvent permettre d’expliquer les enjeux du conflit au Sahara Occidental, mais il n’en demeure pas moins vrai que ces enjeux peuvent se résumer en deux grandes catégories : des enjeux politiques ou stratégiques (1) et par l’analyse des enjeux économiques du conflit (2).

1-) LES ENJEUX POLITIQUES OU STRATEGIQUES DU CONFLIT.

Durant la guerre froide, la presse américaine spécialisée présentait le Sahara occidental comme équidistant entre les U.S.A. et l’U.R.S.S. et son « contrôle » entrait naturellement dans le périmètre de défense de l’Occident. Tant que l’Espagne l’occupait, les pays de l’alliance atlantique étaient rassurés, d’autant que l’Algérie, qui entretenait de bonnes relations avec l’U.R.S.S., était susceptible de les inquiéter. On peut s’étonner que 12 ans après la chute du mur de Berlin, rien n’ait vraiment changé dans l’attitude des grandes puissances. Pendant la guerre froide, les grandes puissances soutiennent de façon inconditionnelle leurs alliés. L’absence de démocratie, le non-respect des droits de l’homme, ne sont pas une préoccupation. Dans l’Afrique du Nord-Ouest, c’est le Maroc qui joue le rôle de tête de pont de l’Occident. Dans les années 1975-1980, en vertu d’un accord de partage des responsabilités entre U.S.A. et France passé au nom de la France, par le Président Giscard d’Estaing, notre pays est chargé du maintien d’un certain « ordre » dans les pays qu’il connaissait pour y avoir précédemment exercé l’autorité. Il assurera donc les yeux fermés la défense du Maroc. La France ira même jusqu’à lancer, en septembre 1977, une opération militaire destinée officiellement à protéger la Mauritanie, mais dont l’objet réel est de mettre au pas le Front Polisario pour soulager le Maroc. Il est juste de noter que selon des milieux bien informés, la France essaie de proposer en février 1979 au Roi du Maroc, plusieurs formules dont l’une, une indépendance-association, aurait pu constituer une élégante manière de sortir d’une crise. Elle se heurtera à un mur. Sur le plan de l’expression diplomatique, la France, après le changement de régime en Mauritanie (10 juillet 1978), souhaite un règlement par des voies pacifiques et par la négociation entre les parties concernées, avec l’aide des institutions internationales.

Dans les années 1975 et 1976, en pleine période de guerre contre le peuple sahraoui, l’aide américaine au Maroc est multipliée par dix. Par contre, en 1977, lors de l’installation de Carter à la Maison Blanche, Andrew Young donne une nouvelle orientation à la politique étrangère. Des bases américaines sont évacuées au Maroc, la recherche d’une solution négociée sur une base régionale est encouragée pour le Sahara occidental, sans l’intervention des grandes puissances. En 1979, après le changement de pouvoir en Mauritanie, et surtout après l’accord de paix mauritano-sahraoui, le pôle militaro-industriel se manifeste. Les U.S.A. optent pour une augmentation de 100 % de l’aide militaire américaine au Maroc mais celle-ci est assortie de deux conditions : acceptation de négocier une solution politique et non recours au droit de suite.

En 1981, le pouvoir a changé de mains dans les trois grands pays les plus concernés par la question sahraouie (U.S.A., France, Espagne). C’est à ce moment-là que la stratégie des murs est mise en route et il y a fort à parier qu’elle avait été décidée dans le cadre de l’OTAN, les pouvoirs militaires craignant par-dessus toutes les incertitudes politiques. Elle est particulièrement vicieuse car elle partage le Sahara selon une ligne, évitant de s’approcher trop près des frontières algériennes. Abrité derrière ses murs de défense, les U.S.A. pensent que le Maroc pourrait accepter une solution juste pour le Sahara occidental. Ils font donc pression sur lui avec force. C’est à cette pression qu’il faut attribué la reprise des relations maroco-algériennes et le projet de constitution d’une Union du Maghreb, puis le plan de paix et la création de la Minurso. Le Maroc traîne les pieds chaque fois que l’on arrive aux solutions concrètes. En 1997, avec la nomination de James Baker, il se produit, comme on l’a vu, une nouvelle accélération et le référendum, si les Nations unies et les États Unis avaient exercé les pressions utiles, aurait pu être réalisé dans des conditions certes aussi périlleuses qu’au Timor, mais réalisé quand même. Il fallait simplement y mettre la volonté et les forces nécessaires.

L’élection d’un nouveau Président en Algérie (mai 1999) et la disparition de Hassan II (juillet 1999) servent de prétexte à la recherche d’une solution qui ne soit pas dérangeante pour le Maroc. C’est donc le fameux accord-cadre signifiant une annexion pure et simple du Sahara occidental qui est agitée par les protecteurs du Maroc. Il existe aussi des enjeux stratégiques régionaux. Tant que le Maroc continuera à avoir des revendications «rentrées » sur une partie de l’Algérie et sur la Mauritanie qui jaillissent de temps à autre, les pays ne se sentiront pas sécurisés C’est la raison pour laquelle ces pays se sont faits reconnaître comme puissance intéressée et concernée. C’est aussi le cas de l’Espagne qui se préoccupe de plus en plus de la sécurité des Canaries.

A ces enjeux économiques du conflit au Sahara Occidental, viennent se greffer des enjeux économiques qui mêmes si elles sont infimes n’en demeurent pas moins explicatives des dynamiques des acteurs au conflit.

2-) LES ENJEUX ECONOMIQUES DU CONFLIT.

Les enjeux économiques sont également énormes. Les phosphates d’abord qui ont permis au

Maroc de devenir le premier pays phosphatier du monde. Des richesses minières non encore totalement inventoriées. Des côtes considérées comme les plus poissonneuses du monde. Et maintenant une espérance de gisement pétrolier.

Bien gérées, ces ressources pourraient aider au développement du Grand Maghreb Arabe et les Sahraouis ont toujours fait savoir qu’ils étaient prêts à les partager si les circonstances le permettaient et s’ils le décidaient en toute indépendance.

Enfin, l’émergence d’un tel Etat priverait le Maroc de ressources naturelles importantes (phosphates, minerais, pétrole off-shore et ressources halieutiques). En ce qui concerne l’Algérie certes les principes d’autodétermination et de liberté des peuples sont chers aux Algériens compte tenu de leur histoire. Mais cet argument avancé par Alger depuis les années 60 masque des ambitions et des enjeux géoéconomiques. L’économie de l’Algérie repose sur les richesses de son sous-sol dont elle tire 95% de ses recettes en devises, clé de voûte de son économie. Pour les exporter, elle ne dispose que de l’accès à la mer Méditerranée. Certains chercheurs considèrent que l’Algérie mise sur les ports de l’Atlantique, pour abaisser considérablement le coût de ses exportations. En outre, un accès éloigné des zones de crise méditerranéennes, serait un gage de sécurité pour l’acheminement du pétrole et du gaz.

TITRE 3 : LES PERSPECTIVES DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

Le conflit au Sahara Occidental est l’un des plus anciens qui existe au monde et qui oppose une puissance colonisatrice à un peuple qui réclame son autodétermination. Envisager ce conflit comme étant sans fin n’est pas possible ne serait-ce que pour l’instauration d’un monde où les individus seraient libres de choisir leurs gouvernements, un monde où la démocratie et les droits de l’humain sont devenu la panacée. Il serait donc légitime pour nous dans le cadre de cette analyse géopolitique du conflit au Sahara Occidental d’envisager les perspectives de ce conflit et de voir dans quel mesure il est possible d’arriver à une solution acceptable par chacune des parties engagées au conflit. Dans cette perspective, nous allons d’abord déterminer à qui profite le statu quo dans ce conflit (A), ensuite nous allons envisager des modes de règlements possibles du conflit (B).

A-/ A QUI PROFITE LE GEL DU CONFLIT ?

Il s’agit ici d’analyser le conflit dans sa dynamique, ce qui est l’équivalent de ce que l’on peut appeler sa continuité dans le changement (1), ensuite d’analyser le conflit à la suite de la nouvelle donne géopolitique de l’après-guerre froide (2).

1-) LA CONTINUITE DANS LE CHANGEMENT.

Le différend qui oppose le Royaume du Maroc et le Front Polisario depuis plus de 30 ans est emblématique des enjeux géopolitiques qui se jouent au Maghreb. Ce conflit est désormais dans une impasse complète. L’endiguement du différend dans des limites qui excluent un retour à la guerre et à l’embrasement du Maghreb, en a fait un «conflit gelé» dont le sens a progressivement changé à mesure que le monde changeait. Il a traversé l’histoire récente, passant de l’époque de la décolonisation aux tensions de la globalisation, de la guerre froide à la guerre anti-terroriste, d’une confrontation des deux blocs à une logique de sécurité et de coopération régionales. Mais il est resté insoluble jusqu’à maintenant. La situation a évolué selon deux dynamiques conjuguées mais indépendantes en raison de la logique interne au conflit et de la mutation du contexte international. Ce changement d’époque a condamné les principaux intéressés, les Sahraouis, à une forme de marginalisation par les acteurs régionaux et internationaux et a conduit une amnésie généralisée vis-à-vis de leur cause. Aujourd’hui, la capacité des acteurs directement impliqués à paralyser tout processus de règlement politique, à «geler» de fait ce conflit, révèle qu’ils assignent des sens différents à l’histoire, à la souveraineté, à l’intégrité territoriale, à la construction de l’Etat, à la notion de peuple et à la légalité internationale; elle indique qu’ils ont fini par totalement instrumentaliser le conflit et à l’intégrer dans l’agenda général de leurs intérêts particuliers. La gestion de ce contentieux par le droit s’est avérée insuffisante et impuissante dans la mesure où les fondements juridiques qui ont présidé aux propositions de règlement, inspirés des idéaux en vogue dans les années 60, n’ont pas évolué depuis 30 ans. Les plans de règlement successifs, incapables de se renouveler au contact des nouvelles exigences de l’époque, se sont trouvés en décalage progressif, puis en rupture franche, avec la nouvelle configuration mondiale. Ayant perdu le soutien de ses partisans et de ses supporteurs du temps de la guerre froide, le Front Polisario est aujourd’hui le parent pauvre des recompositions régionales et internationales dont l’objectif prioritaire est la mise en œuvre d’une stabilité durable et l’approfondissement des coopérations principalement sécuritaires au Maghreb. Le conflit du Sahara occidental est ainsi entré progressivement dans un cercle vicieux. Rejeté hors du temps, il s’est peu à peu figé dans un statu quo qui s’est avéré la moins mauvaise des solutions pour l’ensemble des acteurs. Conflit gelé, la communauté internationale s’en est détournée et l’a peu à peu oublié. Le sens de ce conflit s’est ainsi modifié tout au long des vicissitudes de sa longue histoire, et dans sa signification et dans son orientation. Sa réactivation semble aujourd’hui improbable compte tenu des blocages juridiques et politiques récurrents, des intérêts divergents des acteurs locaux, de leur absence de volonté politique et de la désaffection de la communauté internationale envers une cause considérée comme obsolète. Ce conflit est l’une des principales causes du retard de l’intégration régionale et de l’impuissance de l’UMA. Dans le double mouvement de mondialisation et de régionalisation, la réduction de cette fracture accidentelle mais non inéluctable du Maghreb est un point de passage obligé pour affronter les enjeux de sécurité et de développement du XXIème siècle.

2-) LES NOUVELLES RECOMPOSITIONS DE L’APRES GUERRE FROIDE.

Quelques années après la chute du mur de Berlin, on assiste au renforcement des relations bilatérales entre les Etats nord africains pris individuellement et certains Etats-membres de l’Union européenne, la France au premier chef, et les Etats-Unis, au détriment des relations intermaghrébines et de la perspective régionale méditerranéenne, processus qualifié de «bilatéralisme vertical». La priorité accordée par les pays maghrébins aux échanges Nord-Sud ne fait qu’attiser la conflictualité intermaghrébine déjà existante, renforçant ainsi la méfiance vis-à-vis du voisin, l’acuité des questions territoriales et les crispations identitaires. L’accélération et l’intensification de ces relations concerne essentiellement deux domaines:

1 - la sécurité intérieure et la sécurité en Méditerranée, en particulier avec les Etats-Unis (mais pas uniquement) qui s’avèrent être un partenaire indispensable et volontariste, dans le cadre de coopérations militaires dont le but est la modernisation des armées, corollaire de la lutte contre le terrorisme;

2 - l’économie, sous deux formes: la multiplication des contrats d’approvisionnement énergétique Sud-Nord et «l’ajustement structurel» voulu par le FMI, à travers la privatisation et la libéralisation des économies maghrébines.

De nouveaux partenariats stratégiques. En 1998, Stuart Eizeinstat, vice-secrétaire d’Etat américain aux affaires économiques, déclare l’intérêt sécuritaire des Etats-Unis pour le Maghreb, alors que jusque-là, la région, vue d’Amérique, avait un statut périphérique, moins important que le Machrek. C’est après le 11 septembre que le volet sécurité et coopération politique va se renforcer avec les trois Etats du Maghreb. En effet, c’est dans le cadre de la lutte contre le terrorisme que les Américains sont conduits à augmenter leur aide au Maroc, leur allié maghrébin de longue date: elle passe de 20 millions de dollars en 2004 à 57 millions en 2005. En 2004, Washington a attribué au Maroc, le statut d’allié préférentiel non-membre de l’Alliance atlantique, ce qui permet à ce pays de participer à des programmes américains de recherche et de développement dans le domaine de la défense. En Algérie, la montée de l’islamisme suivie par la guerre civile qui s’installe à partir de 1992, feront craindre le pire pour la stabilité du Maghreb tout entier. Une fois la guerre civile terminée, l’Algérie s’avérera être un partenaire prometteur pour les compagnies américaines dans le domaine pétrolier et gazier. De plus, le rapprochement avec l’OTAN décidé en 2000, rompt l’isolement du pays à un moment où l’armée souhaite utiliser une part significative de la rente pétrolière au profit de son effort de modernisation. Tous ces signaux confirment la volonté des autorités algériennes de s’intégrer fortement dans la nouvelle dynamique sécuritaire et le système d’échanges Nord-Sud. L’effet catalyseur du 11 septembre sur les relations algéro-américaines a donc été significatif. Alger devient dès lors un précieux allié pour Washington et cette nouvelle coopération au plan militaire induit une perception américaine nouvelle de l’Algérie: l’antagonisme idéologique qui a conduit les Etats-Unis à privilégier l’allié marocain dans la région s’est atténué et Alger est aujourd’hui considéré comme un acteur régional incontournable.

Primauté et resserrement du bilatéralisme économique La batterie d’accords commerciaux entre les pays du Maghreb et les grandes puissances revêtent l’habit de projets politiques visant la démocratie et les réformes. L’émulation entre Etats- Unis et Union européenne dans la région est d’abord à l’avantage des pays du Maghreb, puisqu’elle fait monter les enchères en leur faveur, et leur permet de diversifier leurs partenariats et de jouer sur leurs oppositions. Comme en matière sécuritaire, là encore, les relations bilatérales Sud-Nord, priment au détriment des coopérations intermaghrébines. La France qui soutient ouvertement les positions marocaines sur le dossier du Sahara occidental reste le premier partenaire commercial du Maroc avec un volume d’échange de 5,3 milliards d’euros et 20% de parts de marché, environ 600 entreprises françaises employant 70.000 et près de

40.000 résidants français. En lançant plusieurs initiatives de partenariats, les Etats-Unis espèrent faire avancer l’intégration économique et, de proche en proche, favoriser la réconciliation entre le Maroc et l’Algérie. Sortant de leur retenue, ils se sont décidés à adopter la solution préconisée par le Maroc pour le Sahara occidental, selon laquelle ce territoire devrait être intégré au royaume en lui octroyant une large autonomie. Bien qu’il leur était impossible d’avoir à choisir entre l’Algérie et le Maroc, les Etats-Unis ont, jusqu’à récemment, toujours donné la préférence à ce dernier. L’entrée du voisin de l’Est dans les échanges Nord-Sud, va recadrer ce soutien. Ainsi, un accord cadre de commerce et d’investissement avec l’Algérie a été signé en juillet 2001, alors que le Maroc avait déjà conclu un tel accord dès 1995. Un second accord de libre-échange a été passé en juin 2005 avec le Maroc. Il «prévoit d’éliminer 95% des taxes douanières sur les produits industriels et de consommation. Il a pour objectif d’établir une union douanière dans un délai de neuf ans… ». Il est vrai que pour Washington, le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest (golfe de Guinée) sont deux réservoirs d’énergies fossiles complémentaires du Moyen-Orient qui présentent l’avantage d’une façade d’exportation atlantique protégée et éloignée des conflits du Moyen-Orient et de la rivalité avec les pays asiatiques. Si le Sahara occidental devenait une région autonome au sein du Maroc, cela ne remettrait pas en cause les configurations actuelles. La nouveauté de la situation actuelle réside essentiellement dans l’existence deux stratégies parallèles et concomitantes: d’une part, la compétition que se livrent le Maroc et l’Algérie à travers leur entreprise de séduction envers les grandes puissances pour l’accès à la première place, aux meilleures conditions, justifiée et cautionnée par leurs contributions à la lutte anti-terroriste; d’autre part, la diversification de leurs accords bilatéraux militaires et économiques dont l’avantage est de créer, à leur profit, une rivalité entre les différents interlocuteurs occidentaux.

B-/ LE REGLEMENT DU CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL.

Le conflit au Sahara Occidental peut trouver une solution acceptable pour toutes parties engagées au conflit. Dans le cadre de ce paragraphe, il s’agit pour nous de proposer des solutions possibles au conflit au Sahara Occidental. A notre avis il en existe deux possibles : la première est le déclin du Front Polisario (1), la seconde est celle proposée récemment par le Maroc qui est celle d’une autonomie du Sahara Occidental (2).

1-) LA DECOMPOSITION DU POLISARIO: une solution à la sortie de crise ?

Il existe des signes tangibles, annonciateurs de la diminution de sa capacité de négociation, du déclin politique et de la désaffection du Front Polisario:

– le président du Front Polisario fait preuve d’une hostilité grandissante face à toute contestation des modes de gestion du mouvement: il a récemment menacé une ONG américaine de guerre et de terrorisme;

– début juin 2006, le Secrétaire général des Nations Unies a été saisi d’une plainte concernant les menaces proférées par le Polisario à l’encontre du contingent français de la

Minurso20 «en signe de représailles contre la France qui appuie la position du Maroc»;

– les dirigeants du Front ont instauré une économie de rente basée sur le détournement de l’aide humanitaire.21 C’est pourquoi, dans son dernier rapport daté de mai 2006, le

Haut-Commissariat aux Réfugiés a décidé une réduction de 43% de son aide aux camps de Tindouf. Malgré les nombreuses requêtes de l’Organisation (1977, 2001, 2003 et 2005), l’Algérie a toujours refusé de communiquer le nombre exact de réfugiés, jouant ainsi sur l’opacité pour continuer de bénéficier du maximum d’aide humanitaire;

– à cela s’ajoute l’interdiction faite par l’Algérie en juin 2006 à l’envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies, Peter van Walsum, de se rendre à Tindouf;

– nombre de Sahraouis quittent les camps pour rejoindre la Mauritanie et s’y installer définitivement: en mars 2006, le quotidien mauritanien El-Hayat, rapporte que des Sahraouis aisés (officiers et notables) ont abandonné les camps de Tindouf pour s’installer dans la ville de Zouérate dans le Nord du pays;

– la population sahraouie au Sahara occidental ne cesse de diminuer au fur et à mesure que les résidents marocains et leurs descendants sont plus nombreux: ces derniers seraient, selon Jacob Mundy, entre 300.000 et 400.000 contre 160.000 Sahraouis.22 On comprend alors pourquoi le Front Polisario continue de donner la préférence aux listes électorales de 1974 pour la tenue du référendum d’autodétermination;

– un nouveau mouvement est créé en juillet 2004, sous le nom de Khat Achahid (Ligne du martyr) qui prône la négociation pour la résolution de la question du Sahara, sans toutefois exclure la lutte armée si besoin était;

– enfin, l’émergence de revendications indépendantistes à partir de mai 2005, émanant de jeunes sahraouis non membres du Polisario, agissant apparemment à titre individuel, peut-être l’indice de l’incapacité du Front Polisario de séduire les jeunes générations.

S’il existe bel et bien un risque que ce territoire devienne une «zone grise» propice aux bases arrière de groupes islamistes, le Front Polisario pourrait se muer en élément actif ou au moins, en appui occasionnel. En supposant qu’il ait des accointances plus ou moins étroites avec les groupes terroristes, certains pourraient développer une stratégie d’isolement et d’usure du Front Polisario qui amènerait le mouvement à se désagréger de lui-même, et justifierait ainsi d’en finir avec le noyau dur de dirigeants. L’affaiblissement réel du mouvement déjà en cours pourrait, avec le temps, conduire à la décomposition de sa structure et à l’effritement complet de sa base. Son action serait alors entièrement désamorcée, il disparaitrait ainsi de la scène politique et ne serait plus un obstacle à la sortie de crise, celle-ci étant laissée au bon vouloir du Maroc et de l’Algérie. La récente apparition d’un nouveau mouvement, fruit de la sécession du Front Polisario, peut jouer pour ou contre une sortie de crise selon qu’il sera prêt ou non à la négociation.

2-) LE PLAN D’AUTONOMIE EST-IL VIABLE ?

Même si l’idée d’autonomie n’est pas nouvelle, le Maroc vient récemment de proposer un projet d’autonomie des «provinces du Sud». Pour l’instant, rien n’est encore clair quant au fond et à la forme que prendra cette autonomie, le Royaume chérifien devant encore le présenter officiellement aux autres parties et à l’ONU. Ce projet qui se veut une «solution politique consensuelle» incluant toutes les parties concernés par le conflit, a été bien accueilli par l’ensemble des forces politiques. Dans cette optique, Mohamed VI avait, en mars dernier, procédé à la rénovation du Conseil Royal Consultatif pour les Affaires Sahariennes (CORCAS), dont il avait lui-même nommé les membres, constitués de membres des tribus sahraouies. Pourtant, l’autonomie préconisée par le roi présente des risques: sa mise en œuvre implique une modification de la Constitution et une modification de l’organisation étatique du Maroc passant de la centralisation à une régionalisation. Une autonomie fondée sur une identité régionale (pour ne pas dire «ethnique») pourrait s’avérer dangereuse pour le Royaume chérifien, d’une part parce que d’autres régions du Maroc, en particulier celles qui ont toujours fait preuve d’irrédentisme (comme le Rif par exemple), pourraient être tentées de revendiquer un statut d’exception comparable à celui du Sahara occidental; d’autre part, parce que la reconnaissance d’une exceptionnalité régionale pourrait nuire à l’unité nationale et engendrer un morcellement du territoire. Si la régionalisation est sous-tendue par un Etat fédéral de type espagnol, il est clair que la question de la réorganisation et du rééquilibrage économique et administratif des territoires sera peu aisée et prendra du temps. La pauvreté, au Maroc, se trouve au Nord. La voie de l’autonomie devrait également comporter des négociations directes avec l’Algérie. C’est ce que propose Kofi Annan dans son rapport d’avril 2006. Compte tenu de l’obstination des parties à camper sur leurs positions, à rejeter toutes les propositions émises par les plans successifs et à refuser tout compromis, le Secrétaire général renvoie dos à dos les parties, les invite à prendre leurs responsabilités et à trouver par elles-mêmes une médiation en renonçant au présupposé selon lequel «le gagnant emporte la mise».

Devenu réaliste sur l’attitude ambigüe des acteurs directs et indirects, le Secrétaire général reconnaît que l’impasse actuelle convient à tout le monde et que, de ce fait, leur implication dans la recherche d’une sortie de crise tenant compte des intérêts particuliers, est indispensable. La réunion du Conseil de sécurité consacrée au Sahara occidental, le 31 octobre dernier, a confirmé que l’option de négociations directes entre les acteurs impliqués dans le conflit restait privilégiée. Les Etats-Unis ont «exhorté le Maroc à présenter une proposition d’autonomie globale et crédible», la Minurso ne pouvant être «une alternative viable à une solution permanente». Le démantèlement de cette force a même été abordé pour la première fois, «si celle-ci ne pouvait remplir son mandat ou si les parties se révélaient incapables de progresser en direction d’une solution politique». Ce nouveau ton est significatif de la lassitude qui s’est emparé des instances onusiennes face à la mauvaise volonté obstinée des acteurs du conflit. Le Royaume-Uni a même souligné qu’aucun «mandat des Nations Unies ne devait être considéré comme un mandat à durée indéterminée». Plusieurs questions restent posées si l’autonomie devait être réalisée: qu’adviendra-t-il des forces armées des deux pays? Qu’en sera-t-il des rentes de situation des militaires marocains, dont la solde passe du simple au double lorsqu’ils sont postés au Sahara occidental? Qu’en sera-t-il des troupes basées dans la région militarisée de Tindouf, «creuset» militaire algérien, mais aussi zone de nombreux trafics transfrontaliers? Enfin, un retrait des troupes marocaines, algériennes et onusiennes ne risque-t-il pas d’ouvrir ces vastes territoires au terrorisme international?

On peut donc se rendre compte à l’analyse du conflit au Sahara Occidental que ce conflit ne doit sa durée exceptionnelle dans le temps que suite aux exceptionnels enjeux qu’il emporte avec lui. Ce conflit loin d’être un simple conflit territorial se révèle être à la fois un conflit identitaire, économique, historique, politique et même géostratégique si l’on s’en tient à l’actualité récente avec les enlèvements des occidentaux au Sahara Occidental par des hommes de l’AQMI. Le fait que ce conflit met si long à être résolu mine considérablement la situation économique et même l’intégration politique des pays du Maghreb qui sont pour a plupart engagées d’une façon ou d’une autre au conflit. On espère toutefois qu’avec la chute des dictatures dans ces pays suite à ce que l’on a pudiquement nommé le « printemps arabe » conduira les parties au conflit au Sahara Occidental a trouvées une solution non seulement pacifique, mais surtout acceptable par tous. Pour cela ils se doivent comme le soulignait le Secrétaire Général des Nations Unies BAN KI MOON « négocier de bonne foi » en effet, seule une négociation faite de bonne foi par les parties pourrait permettre d’aboutir à une solution pacifique au conflit au Sahara Occidental.

L’analyse géopolitique de ce conflit fait ressortir qu’il n’entre pas dans la géopolitique actuelle des conflits armés en Afrique dans le sens où il n’est pas un conflit pour le contrôle des ressources, ou pour la conquête du pouvoir, mais qu’il est un conflit pour la quête de la liberté , liberté qui est un droit fondamental et dont le respect et la garantie sont une obligation pour tous les Etats parties à la charte des Nations Unies. Toujours par le biais de l’analyse géopolitique, on se rend compte si les populations sahraouies aspirent à une liberté et à une autonomie, elles sont largement dépassées par les enjeux qui guident les conduites des acteurs internationaux que sont les Etats, qui selon leurs besoins oscillent dans une approche hobbesienne ou kantienne des relations internationales. Enfin, l’analyse géopolitique du conflit au Sahara Occidental nous a permis de proposer des solutions possibles de sortie du conflit.

CONCLUSION.

L’Union du Maghreb Arabe dont dépend l’avenir économique et politique de cette région, prolongement de l’Europe, est en panne. Le Maroc est, du fait de la guerre, dans une crise économique qui risque de l’entraîner vers des violences internes gravissimes. Il survit dans un déficit démocratique explosif car, quoi qu’on en dise, le Maghzen est là plus que jamais, empêchant c’est à craindre toute échappée démocratique réelle et maintenant les cadets sociaux (jeunes et femmes, ouvriers et paysans) sous le joug d’un système patrimonial qui ne veut rien céder de son pouvoir. Les autres pays de la région ne peuvent pas profiter du vent de liberté que leur donnerait un Maroc libéré des oppressions et des convoitises qu’il véhicule. Cette situation est d’autant plus dramatique que le monde est entré, depuis le 11 septembre, dans une phase terrifiante de son histoire. Une leçon doit en être tirée. Personne n’est invulnérable et aucun mur ne garantit l’isolation territoriale. Les problèmes ne peuvent pas disparaître parce qu’on aura tenté de les dérober au regard en les plaçant « sous occupation ». Les communautés sont portées par des institutions dans lesquelles elles s’identifient, par des gouvernements où elles se sentent soutenues socialement. Les peuples du Sahara occidental et du Maroc seront-ils capables de trouver en eux-mêmes la force de comprendre ces impératifs et de dépasser les rancœurs et les ressentiments, pour découvrir les multiples raisons et les innombrables avantages d’une solution valorisant la coopération fraternelle dans le cadre d’un Maghreb réconcilié et solidaire ? C’est le cas notamment de l’Europe et tout d’abord de la France et de l’Espagne. La France, notre pays, reconnaissons-le, a un devoir particulier et – disons-le – même une dette particulière du fait de cette longue histoire relatée il y a un instant. La France a aussi un intérêt évident à jouer un rôle positif pour aider à la recherche d’une solution. Elle est peut-être même la mieux placée actuellement pour le faire. Les Sahraouis, n’en doutons pas, l’accueilleraient sans hésitation et ce serait la meilleure manière d’aider le Maroc à sortir de toutes ses crises accumulées au fil des années.

ANNEXES 1

Le conflit du Sahara occidental en quelques dates

1962 Discours du trône. Hassan II rappelle la «détermination du Maroc » à récupérer ses territoires spoliés aussi bien au sud qu’à l’est et au nord.

1964 Première résolution de l’Onu en faveur de l’autodétermination du Sahara, par le biais d’une consultation référendaire des populations concernées.

1973 Création du Front Polisario.

1981 Accord donné par le Maroc, au sommet de l’OUA de Nairobi, sur la tenue d’un référendum sur le Sahara.

1988 Accord de principe entre les deux protagonistes sur les «propositions conjointes » Onu/OUA; celles-ci portent sur deux points :

– la question à poser aux électeurs sera l’indépendance ou l’intégration du Maroc,

– le corps électoral sera constitué par les Sahraouis répertoriés lors du recensement espagnol en 1974.

1991 Création par l’Onu d’une «Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental » (Minurso).

1997 Nomination de James Baker, ancien secrétaire d’État américain, comme envoyé spécial du secrétaire général de l’Onu pour le Sahara occidental.

2000 Organisation d’un référendum d’autodétermination.